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« Le projet Capacity a pour ambition de mesurer le lien entre pouvoir d’agir et numérique »

Margot Beauchamps

Margot Beauchamps

Coordinatrice du GIS M@rsouin

Margot Beauchamps est coordinatrice du Groupement d’Intérêt Scientifique depuis 2013.

Nicolas Deporte

Nicolas Deporte

Ingénieur Statisticien

Nicolas Deporte a notamment développé la plateforme de visualisation et d’analyse des données recueillies lors des enquêtes du GIS Marsouin, Shiny Marsouin.

Interview de Margot Beauchamps et Nicolas Deporte du GIS M@rsouin, partenaire du projet ANR Capacity. Les chercheurs présentent la méthodologie d’enquête et d’analyse du projet Capacity, ainsi que, en avant-première, quelques éléments qui se dégagent de l’enquête menée de novembre à décembre 2016.


Pouvez-vous nous présenter le GIS M@rsouin?

MB : Le GIS Marsouin est un réseau de chercheurs en sciences sociales, rassemblant une centaine de chercheurs bretons travaillant sur les usages d’internet et la manière dont ils transforment la société. Ce réseau a été fondé en 2002, par le Conseil Régional de Bretagne, qui le finance en majeure partie. Il a deux missions principales, l’une étant de fédérer la recherche en sciences sociales sur les usages numériques à l’échelle régionale, mais également de réaliser régulièrement des enquêtes sur les usages numériques auprès de certains publics, particuliers, entreprises et collectivités locales.

En quoi l’enquête Capacity apporte un nouveau regard sur les usages numériques par rapport aux autres enquêtes existantes?

MB : Le baromètre de l’ARCEP/CGE est réalisé tous les ans, pour dresser un état des lieux de l’usage du numérique par les Français. L’enquête Capacity a été montée une seule fois, pour répondre à une question de recherche, portant sur le potentiel d’internet en termes d’empowerment des internautes. Il répond donc, à la fois à une question de recherche, qui est portée par le projet Capacity, financé par l’ANR, mais aussi à un enjeu de politique publique, ce qui est la raison pour laquelle l’Agence du Numérique a apporté son soutien à l’enquête Capacity.

Comment le questionnaire de Capacity capte-t-il les dimensions du pouvoir d’agir via le numérique?

MB : Le questionnaire Capacity comporte un ensemble de questions sur la connectivité, l’équipement, la fréquence et la diversité des usages d’internet, un ensemble de questions sur les compétences numériques, et un autre ensemble de questions sur les bénéfices que chacun retire des usages d’internet, en termes de sociabilité, de pouvoir d’achat, de capacité à apprendre… Le questionnaire comporte également des questions sur les démarches administratives en ligne, et bien sûr, un ensemble de questions sur l’âge, le sexe, la CSP, le niveau d’études et la composition du foyer.

Certaines questions sont communes à celles du WIP [World Internet Project] : elles portent sur l’impact d’internet en termes politiques, mais aussi sur les craintes et les atteintes à la vie privée.

Comment définiriez-vous le pouvoir d’agir et son lien avec le numérique?

MB : Le pouvoir d’agir est le résultat de l’empowerment, aussi appelé capacitation désigne la capacité […] qu’ont les individus à prendre du pouvoir sur leur vie, à prendre en main leur avenir. C’est une notion assez complexe qui recouvre plusieurs dimensions : capacité à se former, à apprendre, à participer à la vie sociale et politique, à trouver les moyens de sa subsistance, augmenter son pouvoir d’achat… La difficulté, lorsqu’on construit un questionnaire sur le lien entre empowerment et usage d’internet, est de parvenir à bien distinguer ce qui peut être attribué au numérique et ce qui en est indépendant : il faut donc demander par exemple si internet a permis au répondant de se former, de garder contact avec des connaissances, s’ouvrir à d’autres milieux sociaux, augmenter son pouvoir d’achat, ou encore s’informer sur la vie politique.

Quelle méthodologie est utilisée dans l’enquête Capacity et pourquoi?

ND : L’enquête s’est déroulée en fin d’année dernière [novembre-décembre 2016]. Elle a permis de récolter des données auprès de 2000 Français, représentatifs de la société française de 18 ans et plus. La représentativité est assurée par la méthode des quotas : sur le sexe, l’âge, la Catégorie Socio-Professionnelle (CSP) donc la profession, la région d’habitation, et la taille de l’agglomération. C’est une manière de s’assurer que l’échantillon qu’on va traiter ensuite est représentatif, identique finalement (en plus petit) à la population française.

Les entretiens sont réalisés en face-à-face. L’intérêt principal du face-à-face par rapport à d’autres méthodes (téléphone, questionnaire en ligne), surtout sur la question du numérique, est d’éviter le prérequis de l’équipement : téléphone ou communication internet. Les questionnaires peuvent aussi être un peu plus longs. En face-à-face les gens sont globalement plus patients, plus disponibles que par téléphone. Cela donne également la possibilité d’expliquer les questions, si jamais il y a des difficultés de compréhension des termes utilisés : l’enquêteur est présent, et peut son explication peut faciliter la compréhension.

Concernant les thématiques abordées, le questionnaire est assez vaste : l’équipement, les usages numériques (leur diversité, leur fréquence), les compétences, les attitudes, ou les représentations que les gens ont du numérique, et puis une partie plus spécifique sur le pouvoir d’agir. Ce questionnaire avait vocation à alimenter plusieurs travaux, d’une part les travaux de recherche pour le projet Capacity, d’autre part les réflexions de l’Agence du Numérique, et puis le World Internet Project.

Comment procédez-vous au traitement des données recueillies?

ND : Une fois les enquêtes terminées, l’ensemble des résultats sont regroupés dans une base de données, et cette base est ensuite traitée statistiquement. La première étape consiste généralement à faire des « tris à plat », à voir les effectifs pour chacune des modalités de réponse, de manière à avoir une vue globale des réponses obtenues pour le questionnaire, question par question.

Puis, assez rapidement, nous allons croiser les questions, croiser les variables, et tester les liens qui apparaissent, par des tris croisés, des tests de dépendance entre variables. Puis des analyses plus poussées sont menées : là par exemple, je fais une typologie des individus par rapport au numérique, et je regarde la répartition de la population française par rapport à cette typologie.

M@rsouin a développé une plateforme de visualisation des données. Dans quelles mesures cela vous aide dans votre travail d’analyse des données?

ND : En plus du traitement des données qu’on fait en interne (dont je vous parlais juste avant), nous avons un outil, ShinyMarsouin. Il s’agit d’une plateforme web que j’ai développé en langage R, qui permet de faire de la visualisation et l’étude des données d’enquête Marsouin. La plateforme est en ligne, et elle est complètement accessible à tous. Il suffit d’avoir une connexion internet pour aller explorer les données, réaliser des graphiques, des tableaux, faire des analyses statistiques pour tester des hypothèses. Il n’y a pas besoin de savoir programmer, il suffit de sélectionner les variables. J’ai développé cette plateforme pour permettre à tous, chercheurs, étudiants, collectivités, de pouvoir exploiter nos données, sans nécessairement avoir déjà des logiciels de traitement statistique.

Et pour les personnes qui souhaitent aller plus loin, ils peuvent télécharger les données depuis ShinyMarsouin au format CSV, et les importer dans leur logiciel de traitement habituel.

Vous venez de recevoir les résultats de l’enquête menée fin 2016. Avez-vous déjà pu identifier quelques tendances?

MB : A la fin de l’année 2016, date à laquelle on a réalisé l’enquête, 83% des Français étaient considérés comme internautes – selon la définition qu’on a retenue, c’est-à-dire qu’ils avaient utilisé internet au moins une fois au cours des 3 derniers mois. Il y autant d’internautes parmi les hommes que parmi les femmes, en revanche des différences apparaissent selon les CSP ou en fonction de l’âge. Les jeunes sont d’avantage connectés à internet que les plus âgés, cependant, même chez les plus de 65 ans, une majorité (65%) est connectée à internet. Concernant les différences entre CSP, les cadres et les professions intermédiaires sont en proportion plus nombreux à utiliser internet, notamment plus les agriculteurs et les ouvriers.

Dans l’ensemble, les internautes français se déclarent plutôt à l’aise avec l’usage d’internet. Seuls 15% à se déclarer « pas à l’aise » ou « pas du tout à l’aise avec internet ». Et même chez les plus âgés, une majorité se déclare « assez à l’aise » avec l’utilisation d’internet. Ce sentiment est plus fort chez les plus jeunes et chez les plus diplômes, mais parmi les classes d’âges les plus âgées, 65% se déclarent à l’aise avec internet.

La proportion de population connectée à internet varie aussi selon les régions. On s’aperçoit que la région parisienne a la proportion d’internautes la plus élevée, et c’est dans le Nord-Est qu’elle est la moins élevée.

Y’a-t-il des spécificités françaises?

MB : Les premières comparaisons qu’on a pu faire en comparant les données françaises avec celles des autres pays du WIP font apparaître des spécificités des internautes français. C’est particulièrement le cas de la méfiance qu’on peut retrouver chez les internautes français vis-à-vis de l’information qui circule sur internet. […] En termes de protection de la vie privée et de craintes face aux atteintes à la vie privée, les entreprises et les gouvernements apparaissent comme étant les plus susceptibles de porter atteinte à la vie privée.

Et concernant la capacitation?

MB : Presque la moitié des internautes français déclarent qu’internet leur a donné des opportunités pour se former. C’est notamment le cas des plus jeunes et des plus diplômés. En termes de CSP, ce sont les cadres et les étudiants qui affirment le plus qu’internet leur a donné des opportunités pour se former. En dehors des ouvriers et des employés dont la majorité déclare qu’ils n’ont pas bénéficié d’opportunités pour se former grâce à internet, toutes les CSP s’accordaient sur cette question.

Concernant les opportunités sociales, 45% des internautes français déclarent qu’internet leur a permis de s’ouvrir à d’autres milieux sociaux. Les plus jeunes sont plus nombreux à déclarer qu’ils ont pu s’ouvrir à d’autres milieux sociaux. Les employés et dans une moindre mesure les ouvriers déclarent s’être ouverts à d’autres milieux sociaux grâce à internet, plus que les cadres ou autres CSP.

En termes de pouvoir d’achat, ceux qui tirent parti d’internet ne sont pas ceux qui ont les revenus les plus faibles ou le niveau de diplôme le moins élevé, mais davantage ceux qui ont des revenus supérieurs – pas forcément les plus riches, mais la classe moyenne / supérieure. Pour mesurer cette dimension, nous avons posé des questions sur la manière dont les gens utilisent internet pour faire des économies dans leurs achats, mais aussi sur les échanges permettant de vendre ou louer certains produits ou services.

Quant aux usages mobiles, 3/4 des Français possèdent un smartphone: près de 60% l’utilisent tous les jours ou presque pour se connecter à internet. Ils se déclarent en majorité « plutôt à l’aise » pour utiliser leurs smartphones dans leurs déplacements, pour regarder des horaires de transport ou trouver des itinéraires; en revanche, ils se déclarent moins à l’aise pour gérer les dépenses à l’aide d’applications mobiles payantes.

Certains résultats vous ont-ils surpris?

MB : L’un des résultats les plus surprenants de l’enquête concerne les questions qu’on a posées aux non-internautes ; on leur a demandé s’ils se satisfaisaient ou non du fait de ne pas utiliser internet. Une grande majorité se déclare plus heureuse sans utiliser internet. Pour la plupart, ils n’ont pas l’intention de commencer à utiliser internet, – la raison principale pour laquelle ils ne l’utilisent pas est « un manque d’intérêt ». (…) A la question « Eprouvez-vous de la fierté à ne pas utiliser internet? », une grande majorité répond que oui, et seulement 10% déclarent qu’il leur arrive d’avoir honte de ne pas utiliser internet.

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