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Les bibliothèques, lieux de médiation numérique

Les bibliothèques, lieux de médiation numérique

Le développement de l’internet, celui des moteurs de recherche, la numérisation d’un nombre croissant d’ouvrages, ont confronté le monde des bibliothèques à une crise existentielle : pourquoi le public continuerait-il de se déplacer dans les bibliothèques s’il trouve les informations et les livres qu’il cherche en ligne ? L’alarme avait été sonnée aux États-Unis par un article en 2001 : la bibliothèque désertée. (« The Deserted Library ») .

Depuis une dizaine d’années, les bibliothèques du monde entier repensent leurs bâtiments, leur accueil et leurs services à l’aune de la révolution numérique. Elles ont entrepris de rassembler en un même lieu les livres traditionnels et les livres numériques (e-books), des rayonnages et des ordinateurs. Cette « bibliothèque hybride » donne accès aux ouvrages numérisés, (les « bibliothèques numériques ») ainsi qu’à des bouquets de services numériques.

L’équipement des bibliothèques en postes de lecture et en wifi a ainsi transformé les attentes du public ; s’ils fréquentent les bibliothèques, c’est aussi pour profiter d’une connexion Internet. Cette évolution des usages a déstabilisé le personnel des bibliothèques : et si l’usager n’avait plus besoin d’eux ?

Selon Christophe Evans, chargé d’études en sociologie au service Études et recherche de la BPI du centre Georges Pompidou, travailler sur place à la bibliothèque n’appelle plus forcément le recours aux collections de la bibliothèque : une large part des usagers travaillent au contraire sur leurs propres documents. La bibliothèque est autant un lieu de travail qu’un lieu de ressources. Un bureau public, qu’utilisent 32 % des usagers des bibliothèques municipales, 61 % pour les usagers âgés de 15 à 24 ans.

On dénombrait en France, en 2014 (hors bibliothèques universitaires) 7 100 bibliothèques auxquelles il convient d’ajouter 9 000 points d’accès au livre (PAL), soit un cumul de 16 100 lieux de lecture publique. Un tiers des communes françaises proposent ainsi l’accès à une bibliothèque communale ou intercommunale, 28 % des communes proposant un point d’accès au livre.

Trois études publiées en 2016 le Ministère de la Culture permettent de faire le point sur l’offre de services et les usages numérique dans les bibliothèques : l’enquête auprès des bibliothèques municipales, une évaluation de l’activité de prêt de livres numériques par les bibliothèques publiques, un bilan du dispositif national des Bibliothèques numériques de référence (BNR).

97 % des bibliothèques de 40 000 habitants et plus dotées d’un site internet dédié

C’est loin d’être le cas des bibliothèques de moins de 5 000 habitants (56 %). La présence en ligne des bibliothèques n’est cependant pas limitée au site internet, puisque certaines peuvent disposer de pages sur le site de leur collectivité avec notamment un catalogue en ligne.

69 % des bibliothèques de 2 000 habitants et plus proposent ainsi un catalogue en ligne. On peut considérer ces services en ligne comme une modalité d’extension de l’accès aux services de la bibliothèque, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

72 % des bibliothèques de plus de 10 000 habitants ont acquis des ressources numériques en 2014

L’enquête met en lumière deux tendances principales quant au type de contenus acquis et aux modalités d’acquisition. « L’acquisition de documents numériques à l’unité reste un modèle minoritaire ; les offres éditoriales correspondent plutôt à des « bouquets de contenus ». La documentation numérique, par ailleurs, « relève essentiellement en 2014 d’une offre de formation et d’information (presse en ligne) ». Dans les grandes collectivités, à peine plus du tiers des bibliothèques acquièrent des livres et documents audiovisuels numériques.

20 % des bibliothèques de plus de 2 000 habitants ont acquis des ressources numériques en 2014.

Cette proportion varie de 9% à 72% selon la taille des collectivités.

L’acquisition de ressources numériques reste encore marginale dans le budget documentaire des bibliothèques

Pour  une dépense totale  d’acquisitions de 20 670  € en moyenne par bibliothèque et de 1420 par Point d’accès au livre (PAL),  respectivement 755 € et 55 € (soit  4 %) sont consacrés aux acquisitions de ressources numériques. « Essentiellement parce qu’une importante proportion de bibliothèques – y compris dans des grandes collectivités, n’y consacrent aucun budget », note le rapport qui ajoute que « les niveaux de dépense d’acquisitions de ressources numériques sont très dissemblables d’un niveau de collectivité à l’autre ». Les crédits consacrés à la documentation numérique ont cependant progressé de 27 % en 2014.

Déploiement des « Bibliothèques numériques de référence » dans les territoires

Le programme national des « Bibliothèques numériques de référence », initié en 2010 par le ministre de la Culture et de la Communication visait au départ la création d’un cercle restreint de cinq bibliothèques d’excellence au plan régional pour leurs collections et services numériques. Ce programme a rencontré un large écho auprès des collectivités territoriales : près d’une cinquantaine d’entre elles a candidaté pour bénéficier de label (et des financements d’État associés) : 25 établissements sont désormais engagés dans le dispositif national.

Ce programme vient de faire l’objet d’un premier bilan.

Les bibliothèques ayant réalisé une BNR sont implantées dans des collectivités de toutes tailles, allant des villes moyennes aux grandes villes ou aux agglomérations. « L’engagement dans le programme est souvent la marque d’une convergence entre l’investissement des bibliothèques dans le numérique et le souhait de la collectivité d’afficher son engagement dans l’innovation technologique. Les collectivités les plus sensibles à ces questions sont celles qui ont déjà acquis une labellisation French Tech ».

« La mise en place d’une BNR « s’apparente à la construction d’une bibliothèque, avec une infrastructure (portail), des espaces différenciés,  des accès (démultipliés), des contenus (variés et disponibles sans contraintes de lieux ni d’horaires, ni pour certains d’un nombre d’exemplaires limité) et des services (réservation de documents, prolongation d’emprunts, consultation de l’agenda, demande de renseignement, échanges, etc) ». Leur mise en place donne lieu également à une augmentation sensible des matériels mis à disposition du public et l’achat d’outils nomades (flottes de liseuses et de tablettes, couplées à des systèmes de gestion de ces terminaux.

Les projets de BNR font une large place à la médiation avec les publics  : les services sur place sont renforcés (ateliers, rencontres, espaces créatifs) comme les services en ligne  (blogs, réseaux sociaux, espaces collaboratifs).

Les projets de BNR ont ainsi donné lieu à une diversification de l’offre (culture numérique, jeux vidéo, ateliers de pratique numérique), ainsi qu’à des partenariats avec des institutions culturelles, des associations, des artistes :  médiation par la bibliothèque de contenus produits sur le territoire, clubs de lecture privilégiant les modes numériques avec tablettes ou liseuses, manifestations autour de la culture numérique, tournois de jeux vidéo, ateliers de pratiques créatives numériques. 

Les BNR ont aussi multiplié les initiatives orientées vers les publics éloignés du numérique: vulgarisation du numérique en direction des adultes, seniors, chômeurs , partenariats avec des associations, des administrations et des services sociaux locaux, aide à la recherche d’emploi, éducation numérique portant sur les questions du droit d’auteur, des données ouvertes et des Creative Commons, sur les enjeux démocratiques (accès aux données).

Le prêt de livres numériques en bibliothèque : une pratique encore marginale

Historiquement orientées vers la consultation des livres sur place et à leur prêt, les bibliothèques avaient une vocation naturelle à permettre le prêt de « livres numériques ».

Le déploiement de ce service peut revêtir plusieurs formes : prêt de liseuses déjà chargées en contenus ou prêt des « livres numériques » eux-mêmes, via un bouquet.

L’offre de lecture numérique dans les bibliothèques repose aujourd’hui principalement sur le prêt de liseuses. Le  prix des liseuses est moins élevé que celui d’une tablette et  leur format est spécialement adapté à la lecture. La bibliothèque peut acheter des liseuses préchargées. Cette solution prive, en un sens, les bibliothèques de leur rôle de prescription, n’ayant plus de sélection à faire. Une autre option pour les bibliothèques consiste à charger elles-mêmes les liseuses, en recourant au catalogue de libraires numériques  ou en téléchargeant des œuvres relevant du domaine public ou placées sous des licences ouvertes. (Si certaines bibliothèques sont équipées de tablettes, celles-ci sont utilisées exclusivement sur place et principalement destinées aux applications ludo-éducatives, aux ateliers et à la lecture de la presse et des magazines.

Le prêt de livres numériques, quant à lui, requiert la souscription d’un abonnement auprès d’une plateforme : les ebooks sont alors empruntables pour une durée déterminée par la plateforme. Les modalités varient selon les plateformes : streaming (en durée limitée), téléchargement avec chrono-dégradation.

Le Ministère de la Culture promeut depuis 2014 le projet « Prêt numériques en bibliothèques » (PNB). Dans le cadre du PNB, une ou plusieurs bibliothèques s’associent avec des libraires partenaires pour proposer une sélection de livres numériques, qu’elles peuvent acheter et intégrer à leurs collections. Elles peuvent alors prêter gratuitement un ebook à tout usager, dès lors qu’il est inscrit à la bibliothèque. Ce dispositif repose sur un intermédiaire (Dilicom) qui organise l’articulation des divers acteurs de la chaîne du livre : éditeurs (fournissant le catalogue de livres), libraires (proposant les offres des distributeurs aux collectivités), les bibliothèques (les mettant à disposition) et enfin les usagers (pouvant télécharger ou lire en streaming).

Le ministère de la Culture et de la Communication vient de publier un premier bilan du Prêt numériques en bibliothèques (PNB). On y apprend que 54 réseaux de bibliothèques ont désormais souscrit au service et que 37 libraires proposent ce nouveau service aux bibliothèques. Début 2016, l’offre éditoriale aux bibliothèques était constituée de 106 216 titres, contre 207 999 titres proposés aux particuliers. Près de la moitié de l’offre est composée de littérature générale ; les documentaires et livres pratiques représentent quant à eux 37 % de l’offre. Les bibliothèques françaises avaient acquis sur l’année 2015 12 716 exemplaires numériques (dont près de 73 % entre octobre et décembre). 41 259 prêts avaient été réalisés par les bibliothèques françaises, dont près de 50 % entre octobre et décembre 2015.

Le dispositif PNB ne rencontre cependant pas l’unanimité au sein de la profession. Les principales critiques ou réticences portent sur le prix élevé des livres numériques, sur l’absence de pérennité des collections (les bibliothèques ne possèdent pas les livres : si une bibliothèque ne renouvelle pas une licence, le titre disparaît du catalogue) ainsi que les contraintes liées aux mesures techniques de protection contre la copie (DRM).

Les bibliothèques américaines, lieux de médiation numérique

Le prêt de livres numériques dans les bibliothèques publiques en France reste décalé par rapport aux pays voisins (Espagne, Allemagne, Italie) comme par rapport aux États-Unis.

90 % des bibliothèques américaines offraient en 2014 ce service à leurs utilisateurs. Elles ont bénéficié du développement précoce d’une plate-forme numérique (Overdrive) ainsi que d’un taux d’équipement important du public en liseuses. Sur l’année 2016, les bibliothèques US ont prêté presque 200 millions de livres numériques et de livres audio. 49 bibliothèques enregistrent au moins un million de titres empruntés.

De manière plus générale, la rénovation numérique des bibliothèques américaines est très largement avancée : 98 % des bibliothèques proposent le WiFI et 43,8 sont raccordées en fibre optique, selon l’ (ALA). Elles disposent, chacune, en moyenne, de 18 postes de travail, avec, il est vrai, d’importants écarts entre bibliothèques urbaines et rurales.

Au delà des services d’impression à la demande, de vidéoconférence ou d’impression 3D, les bibliothèques consacrent des ressources croissantes à des activités de formation (compétences numériques de base, sécurité et protection de la vie privée, conception de sites web ou de contenus créatifs) ainsi qu’a l’accompagnement des usagers pour les formalités administratives, l’aide aux devoirs en ligne, la prévention en matière de santé, des programmes dédiés à l’entrepreneuriat, ou au développement des petites entreprises

En 2012, selon le Pew Internet Research, 50 % des utilisateurs de bibliothèques s’étaient rendus dans une bibliothèque pour obtenir de l’aide : cette proportion a diminué à 42 % en 2015 et à 35 % en 2016. 27 % des utilisateurs de bibliothèques ont assisté à des cours, des programmes ou des conférences dans les bibliothèques au cours de la dernière année, soit une augmentation de 10 points par rapport aux 17 % qui l’avaient fait en 2015.

La réinvention des bibliothèques comme « troisièmes lieux »

Ces évolutions de l’offre des bibliothèques, des attentes et usages du public, ainsi que des pratiques des professionnels, préparent ainsi le passage vers une « bibliothèque-troisième lieu » : un espace neutre, propice aux échanges, à la conversation et au partage de moments avec les autres.

Des zones silencieuses côtoient des espaces de travail (coworking), des salles de réunion, des espaces de détente, des cafés, des lieux de visionnage de films et même des jeux vidéos. Ce découpage spatial permet à plusieurs usages de cohabiter dans un même lieu. « En rupture avec une vision élitiste de la culture, la bibliothèque-troisième lieu refuse d’être un lieu de prescription du savoir. Elle s’adresse à toute forme de cultures populaire et son offre culturelle est diverse et variée ».

Après plusieurs années de baisse de la fréquentation (au sens du nombre de visites) dans les bibliothèques municipales ou intercommunales, on a observé une croissance de +19 % entre 2007 et 2012.

 

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