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Le Conseil d’orientation pour l’emploi recommande un “Grenelle des compétences numériques”

Le Conseil d’orientation pour l’emploi (COE) a entrepris d’évaluer l’impact de l’automatisation et de la numérisation sur les compétences.

Dans un premier rapport adopté en début d’année, le Conseil avait examiné l’impact de la révolution technologique sur l’emploi, en termes de destructions d’emplois, de créations d’emplois et de transformation de l’emploi à l’horizon de la décision publique, soit une quinzaine d’années. Selon le COE, l’enjeu était moins la « fin du travail » que la transformation des emplois : si moins de 10 % des emplois actuels présentent un cumul de vulnérabilités qui en menace la pérennité, environ 50 % des emplois actuels verront leur contenu se transformer notablement ou profondément.

Le tome 2 de ce rapport cherche à mieux cerner les compétences susceptibles d’être fréquemment demandées dans une économie de plus en plus numérisée et automatisée et à apprécier l’état actuel des compétences de la population active française à l’aune de ces nouveaux besoins.

Le COE distingue trois groupes de compétences qui devraient être bien plus mobilisées dans une économie numérisée :

  • des compétences expertes dans les nouvelles technologies
  • des compétences techniques nouvelles en lien avec la recomposition à attendre d’environ 50 % des emplois
  • et, pour tous les actifs, une augmentation du besoin de compétences dites « transversales », qui recouvrent des compétences numériques générales, des compétences cognitives (littératie, numératie) et des compétences sociales et situationnelles.

Une pénurie croissante de compétences expertes dans les nouvelles technologies, évaluée à 80 000 emplois d’ici 2020 pour les seules technologies de l’information et de l’électronique

En 2014, la France comptait environ 900 000 emplois de professionnels des technologies numériques d’après le rapport européen Empirica. Le volume de l’emploi pour ces profils a connu en Europe une augmentation moyenne de 4 % par an, dix fois plus rapide que l’évolution de l’emploi total au cours des années récentes. Si une grande partie de ces emplois se trouve dans le secteur du numérique, ces professionnels travaillent aussi au sein des secteurs utilisateurs, comme l’industrie ou les services aux entreprises.

«Compte tenu de l’importance des créations d’emplois attendues, l’offre de compétences en France, est insuffisante le restera dans les années à venir. On pourrait ainsi s’attendre à 80 000 emplois vacants d’ici 2020 en France. Cette estimation concerne les seuls domaines du numérique et de l’électronique : elle ne couvre donc pas les pénuries susceptibles d’être rencontrées dans l’ensemble des secteurs liées aux nouvelles technologies».

«Cette pénurie devrait toutefois être moindre que dans d’autres pays (elle est par exemple estimée à 161 000 au Royaume-Uni et 150 000 en Allemagne)».

Un besoin très important de compétences techniques nouvelles : 50 % des actifs verront le contenu de leur emploi actuel notablement ou profondément transformé.

La transformation numérique se traduit, par ailleurs, par de nouveaux besoins en compétences pour les professionnels dont l’activité est transformée par l’utilisation des technologies dans leur entreprise.

«Ces compétences nouvelles demandées pour l’exercice d’un métier peuvent être des compétences numériques.«Les données de LinkedIn montrent que, d’ores et déjà, les compétences « tech », associées plus naturellement à des métiers d’experts des technologies, sont également détenues par des actifs occupant d’autres emplois. Ainsi, 5 % des actifs inscrits sur le réseau social détenant des compétences « tech » sont des vendeurs et 1,8 % des employés administratifs.

«De nouvelles compétences techniques non-numériques, s’ajoutent ou se substituent aux compétences « classiques » de chaque métier. « Ces compétences techniques nouvelles sont très variées. Les technologies ont en effet des conséquences très diverses puisqu’elles peuvent, dans certains cas, conduire à réduire la demande pour une intervention humaine, dans d’autres, soutenir l’activité et permettre le développement de tâches à plus haute valeur ajoutée, ou encore une diversification de l’activité. Dans tous les cas, elles font évoluer les tâches effectivement exercées soit en supprimant ou en allégeant certaines, soit en ajoutant de nouvelles – souvent plus complexes –, soit en en modifiant sensiblement le contenu ».

L’enquête du COE auprès des OPCA (Organismes paritaires collecteurs agréés) montre ainsi que, pour les métiers agricoles, l’automatisation de la culture sous serre demande aux salariés agricoles des compétences plus poussées en matière d’agronomie. De même, dans le secteur du commerce, on attend désormais des vendeurs un nouveau niveau d’expertise sur les produits face à des consommateurs eux-mêmes mieux informés. De tels exemples se rencontrent dans tous les secteurs.

Une part significative de la population active devra rapidement acquérir ou faire progresser ses compétences numériques générales, cognitives, sociales et situationnelles

  • Compétences numériques générales : «8 % des actifs en difficulté, 27 % devraient progresser pour disposer de meilleurs atouts Les compétences numériques générales ne se résument pas à la maîtrise d’outils numériques. Elles comprennent aussi la capacité à évoluer dans un univers professionnelle numérisé – capacité à manifester un esprit critique, créatif et à utiliser les technologies digitales de manière responsable, notamment en matière de protection de la confidentialité, de l’environnement ou de la santé». D’après les statistiques de la Commission européenne, basées sur le référentiel européen DigComp, en France, 8 % de la population active n’a aucune compétence numérique, 27 % un niveau faible, tandis que 33 % ont un niveau de base et 29 % un niveau supérieur. Les plus jeunes et les plus qualifiés ont en moyenne des niveaux plus élevés. Si 82 % des 16-24 ans ont des compétences numériques de base ou supérieures, ce chiffre passe à 53 % pour les 45-54 ans. Et 31 % des personnes peu qualifiées ont un niveau suffisant, contre 84 % pour les personnes très qualifiées.
  • Compétences cognitives générales : 13 % des actifs en emploi en difficulté, 30 % devraient progresser pour disposer de meilleurs atoutsL’utilisation croissante de technologies au travail rend aussi d’autant plus importante la détention de compétences cognitives générales en littératie, numératie et en « résolution de problèmes », alors que les besoins en compétences impliquant des tâches physiques se réduisent».La littératie et la numératie sont plus sollicitées dans un environnement de travail numérisé.«C’est pour les moyennement et peu qualifiés que l’écart d’exigence de ces compétences entre les actifs qui utilisent d’ores et déjà intensément les technologies numériques et ceux qui ne les utilisent pas est le plus important». Selon le COE,13 % des actifs en emploi (soit 3,3 millions de personnes) ont un niveau de maîtrise, à la fois en numératie et en littératie, qui est susceptible de les mettre en difficulté dans leur emploi actuel ou dans la recherche d’un nouvel emploi. En outre, 30 % (soit 7,6 millions de personnes) pourraient encore progresser en compétences pour disposer de meilleurs atouts au regard des attendus professionnels dans une économie plus numérisée. Le risque de maîtrise insuffisante des compétences en littératie et numératie n’est pas corrélé au niveau de qualification mais qu’il est variable selon l’âge.
  • Compétences sociales et situationnelles : une montée en compétence nécessaire pour de très nombreux actifs, en particulier chez les peu ou moyennement qualifiés. «Les technologies seront aussi à l’origine d’une demande accrue généralisée pour des compétences sociales (travail en équipe, intelligence sociale) et situationnelles (autonomie, apprendre à apprendre). L’accroissement de la demande de compétence dans ce domaine est le plus important pour les peu qualifiés et surtout les moyennement qualifiés».

Compétences et révolution technologique : les grands axes d’une stratégie globale

Sur la base de ce diagnostic, le Conseil propose les grands axes d’une stratégie globale d’évolution des compétences dans le cadre de la révolution technologique.

  • Non seulement continuer à améliorer le niveau de qualification, mais aussi agir sur les compétences. En France, observe le COE,«on a très longtemps principalement mis l’accent sur les seuls diplômes acquis durant la formation initiale et sur l’augmentation du niveau de qualification de la population active. La réponse à la transformation numérique ne peut pas se résumer à cet effort de montée en qualification global».
  • L’enjeu de l’adaptation des qualifications est central. «Il s’agit de mieux prendre en compte, tout au long de l’échelle des qualifications, les nouveaux besoins en compétences liés à la révolution technologique qui n’étaient jusqu’ici pas prises en compte, ou très partiellement, comme les compétences sociales et situationnelles».

La stratégie recommandée repose sur plusieurs axes de changement qui devront guider les évolutions à venir de notre système d’éducation, de formation professionnelle, d’orientation et de certification :

  • en savoir plus sur les compétences et leur évolution, en particulier au niveau régional ;
  • améliorer notre système d’orientation scolaire et professionnelle ;
  • réformer notre système de certification professionnelle ;
  • rendre l’offre de formation adaptée à l’évolution rapide du contexte technologique.

«Face à un tel défi, il faut se fixer, collectivement des objectifs chiffrés. Et suivre certains indicateurs, comme le taux de participation à la formation professionnelle, notamment pour les peu ou pas qualifiés, le taux de maîtrise des compétences de base et de compétences transversales, le taux d’accès à la certification visée, la performance et la valeur ajoutée des formations».

«Compte tenu des incertitudes affectant, tant l’ampleur et la nature de la révolution technologique que sa vitesse de diffusion, il faut aussi que les politiques publiques sachent s’adapter en permanence et mettre en place des règles permettant cette adaptation et un plus ample recours à des méthodes innovantes, par exemple d’appels à projets».

«Cette stratégie implique d’abord une méthode rénovée dans le cadre d’un « Grenelle des compétences » pour définir collectivement des objectifs – chiffrés – à atteindre, pour placer la transformation liée à la révolution technologique au cœur du dialogue social et garantir une gouvernance adaptée pour surmonter les cloisonnements». 

Ce rapport fait écho aux inquiétudes exprimées par la Commission européenne  quant à la pénurie de compétences numériques en Europe , au lancement de la Coalition française en faveur des compétences numériques , aux travaux récents de France Stratégie et le CEREQ visant à identifier  les  métiers dans la filière numérique, à un rapport récent de  l’Inspection Générale des affaires sociales (IGAS) consacré à la transformation digitale de la formation professionnelle continue, ainsi qu’aux propos tenus par le ministre belge de l’agenda numerique, Alexander De Croo,  qui faisait du  renforcement des compétences numériques “sa priorité politique absolue”.

 

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